— Ah, madame Je-sais-tout ! Tu crois qu’il faut toujours que tu aies le dernier mot ? lança ma belle-mère, Carmen, en reposant brusquement sa fourchette sur son assiette.
Je levai lentement les yeux vers elle.
Autour de la table, tout le monde se tut.
Mon mari, Javier, cessa de couper sa viande.
Sa sœur Lucía resta immobile, son verre de vin à quelques centimètres des lèvres.
Andrés, le mari de Lucía, baissa immédiatement les yeux vers son assiette.
Même Marta et Sergio, deux de nos amis que nous avions invités à déjeuner, comprirent qu’il valait mieux ne rien dire.
Je regardai Carmen quelques secondes.
Puis je répondis calmement :
— Non, je n’ai pas besoin d’avoir le dernier mot. J’attends simplement que vous soyez enfin à court de bêtises.
Le silence devint presque irréel.
Javier ferma les yeux.
Lucía ouvrit la bouche.
Andrés toussa discrètement dans sa serviette.
Quant à Carmen, elle me fixa comme si je venais de lui jeter mon verre de vin au visage.
— Pardon ?
— Vous avez très bien entendu.
— Tu viens de me traiter d’idiote devant tout le monde ?
— Non. J’ai dit que vous racontiez beaucoup de bêtises. Ce n’est pas exactement la même chose.
— Elena… murmura Javier.
Je tournai la tête vers lui.
— Quoi ?
Il soupira.
— Rien.
Et il avait raison.
Parce que cette fois, je n’avais aucune intention de me taire.
Pourtant, ce déjeuner devait être tranquille.
C’était dimanche.
Javier et moi avions invité Lucía, Andrés, Marta et Sergio à déjeuner chez nous. Carmen n’était même pas prévue au départ.
Elle nous avait appelés vers onze heures.
— Vous faites quoi aujourd’hui ?
Javier avait commis l’erreur de répondre :
— On déjeune à la maison avec quelques personnes.
Vingt minutes plus tard, Carmen avait annoncé :
— Très bien, j’arrive.
Elle n’avait pas demandé si elle pouvait venir.
Elle avait simplement décidé qu’elle venait.
À midi et demi, elle était devant notre porte avec un gâteau au chocolat dans les mains.
Au début, tout s’était plutôt bien passé.
J’avais préparé du poulet rôti aux herbes, des pommes de terre, des légumes et une grande salade.
Nous avions ouvert une bouteille de vin.
Tout le monde discutait.
Puis Carmen avait commencé.
Elle avait d’abord regardé mes pommes de terre.
— Elles sont un peu trop grillées, non ?
Je n’avais rien répondu.
Quelques minutes plus tard, elle avait goûté la salade.
— Tu mets toujours autant d’huile ?
J’avais continué à manger.
Ensuite, elle avait observé Javier qui se resservait.
— Fais attention, mon fils. Depuis ton mariage, tu as pris du ventre.
Javier avait levé les yeux au ciel.
— Maman…
— Quoi ? Je dis ça pour son bien.
Je connaissais cette phrase.
Carmen disait toujours les choses « pour notre bien ».
Elle critiquait notre appartement pour notre bien.
Elle commentait nos dépenses pour notre bien.
Elle expliquait à Javier comment il devait s’habiller pour son bien.
Et bien entendu, elle m’apprenait régulièrement comment être une bonne épouse pour notre bien à tous.
J’avais appris à laisser passer.
Mais ce jour-là, Carmen était particulièrement inspirée.

Lorsque Javier se leva pour débarrasser quelques assiettes, elle le suivit du regard.
— Assieds-toi, mon fils. Elena peut le faire.
Je posai ma fourchette.
— Pourquoi ?
Carmen me regarda comme si la réponse était évidente.
— Parce que tu es la maîtresse de maison.
— Javier habite ici aussi.
Marta baissa immédiatement les yeux.
Elle connaissait suffisamment Carmen pour comprendre que nous entrions sur un terrain dangereux.
— Je sais qu’il habite ici, répondit ma belle-mère. Mais un homme qui travaille toute la semaine mérite au moins de se reposer le dimanche.
— Moi aussi, je travaille toute la semaine.
— Ce n’est pas pareil.
Je souris.
— Pourquoi ?
Carmen haussa les épaules.
— Parce que ce n’est pas pareil, voilà tout.
Javier revint de la cuisine.
— Maman, arrête.
— Mais je n’ai rien dit !
— Justement, répondit-il. Tu commences.
Pendant quelques minutes, Carmen se tut.
Je crus naïvement que l’incident était terminé.
Puis Sergio demanda si nous avions finalement réservé nos vacances.
— Oui, répondis-je. On part dix jours au Portugal le mois prochain.
Carmen tourna immédiatement la tête vers moi.
— Dix jours ?
Je savais déjà ce qui allait suivre.
— Oui.
— Et combien ça va vous coûter ?
Javier soupira.
— Maman…
— Je pose simplement une question.
— Une question indiscrète, précisai-je.
Carmen fronça les sourcils.
— Pourquoi indiscrète ? Javier est mon fils.
— Et notre compte bancaire n’est pas votre fils.
Andrés étouffa un sourire.
Mauvaise idée.
Carmen le remarqua.
— Ça vous fait rire ?
— Pas du tout, répondit-il immédiatement.
Lucía donna un petit coup de pied à son mari sous la table.
Carmen se retourna vers moi.
— Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu prends toujours tout comme une attaque.
— Parce que vous transformez presque tout en critique.
— N’importe quoi.
— Depuis que vous êtes arrivée, vous avez critiqué les pommes de terre, la salade, le poids de Javier, le fait qu’il débarrasse la table et maintenant nos vacances.
— Je donne mon avis.
— Même quand personne ne le demande.
Son visage se durcit.
— Dans une famille, on doit pouvoir parler librement.
— Absolument. Mais parler librement ne signifie pas commenter tout ce que font les autres.
— Tu dramatises toujours.
Je pris mon verre d’eau.
— D’accord.
Carmen eut un petit rire sarcastique.
— Voilà.
Je la regardai.
— Voilà quoi ?
— Cette façon que tu as de répondre.
— Quelle façon ?
— Comme si tu étais toujours plus intelligente que les autres.
Javier posa sa main sur la table.
— Maman, ça suffit.
Mais Carmen était lancée.
— Non, Javier. Il faut bien que quelqu’un le dise. Depuis qu’elle est entrée dans cette famille, il faut toujours faire attention à chaque mot. Madame a toujours une réponse à tout.
Je sentis la colère monter.
Pas brutalement.
Lentement.
Cette colère particulière qu’on ressent lorsqu’on a laissé passer cent petites remarques et qu’on comprend soudain qu’on n’a plus envie d’en laisser passer une seule.
— Vous savez pourquoi j’ai toujours une réponse ? demandai-je.
— Parce que tu ne sais pas te taire ?
Lucía murmura :
— Maman…
Carmen leva une main.
— Quoi ? C’est vrai !
Je me penchai légèrement vers elle.
— Non. Parce que vous me posez constamment des questions qui ne vous regardent pas.
— Ah bon ?
— Oui.
— Comme quoi ?
Je commençai à compter sur mes doigts.
— Combien coûte mon sac. Pourquoi nous avons changé de canapé. Combien nous avons payé notre télévision. Pourquoi Javier cuisine. Pourquoi je ne repasse pas toutes ses chemises. Pourquoi nous commandons parfois à manger. Pourquoi nous partons en vacances. Combien je dépense chez le coiffeur…
Marta leva discrètement les sourcils.
Elle ignorait manifestement une partie de cette liste.
— Je m’intéresse à vous, répondit Carmen.
— Non. Vous nous surveillez.
— Quelle absurdité !
— Vous voulez donner votre avis sur absolument tout.
— Parce que parfois vous faites n’importe quoi !
Cette fois, Javier se redressa.
— Maman.
Mais je levai une main.
— Non, laisse-la finir.
Carmen me lança un regard victorieux.
— Tu vois ? Encore une fois, tu commandes même ton mari.
Je restai silencieuse une seconde.
Puis deux.
Javier regarda sa mère avec stupéfaction.
— Sérieusement ?
— Je parle avec Elena.
— Non, répondit-il. Tu viens de parler de moi.
— Mon fils, ne te mêle pas de ça.
Javier eut un rire bref.
— C’est quand même incroyable.
Carmen l’ignora et continua à me fixer.
— Tu as toujours besoin de répondre. Toujours. Même quand quelqu’un de plus âgé essaie simplement de te donner un conseil.
— Un conseil qu’on n’a pas demandé s’appelle parfois une critique.
— Tu vois !
Elle posa brusquement sa fourchette sur son assiette.
— Ah, madame Je-sais-tout ! Tu crois qu’il faut toujours que tu aies le dernier mot ?
Et c’est là que je répondis :
— Non, j’attends simplement que vous soyez enfin à court de bêtises.
Personne ne bougea.
Puis Carmen repoussa légèrement sa chaise.
— C’est incroyable.
— Quoi donc ?
— Le manque de respect.
Je la regardai droit dans les yeux.
— Le respect ne consiste pas à rester silencieuse pendant que quelqu’un vous critique dans votre propre maison.
— Je suis ta belle-mère !
— Oui. Pas ma supérieure.
— Elena ! intervint Lucía.
Je tournai la tête vers elle.
— Quoi ?
— Tu pourrais quand même parler autrement à maman.
— Et elle pourrait parler autrement à moi.
Lucía se tut.
Carmen se tourna immédiatement vers son fils.
— Javier, tu vas vraiment rester assis là sans rien dire ?
Il la regarda.
Longtemps.
Puis il posa sa serviette sur la table.
— Non.
Carmen sembla soulagée.
— Enfin.
Mais Javier continua :
— Je vais justement dire quelque chose.
Son expression changea.
— Je t’écoute.
— Elena a raison.
Cette fois, même moi, je fus surprise.
Carmen resta bouche entrouverte.
— Quoi ?
— Tu dépasses les limites depuis longtemps.
— Moi ?
— Oui, toi.
Il parlait calmement.
Et c’était précisément ce qui rendait ses paroles plus fortes.
— Chaque fois que tu viens ici, tu trouves quelque chose à critiquer. Notre maison. Notre argent. Elena. Moi. Nos vacances. Notre façon de vivre.
— Je suis ta mère.
— Et je suis ton fils, pas ton employé.
Carmen pâlit légèrement.
— Je n’ai jamais dit que…
— Non. Mais tu te comportes comme si nous devions justifier toutes nos décisions devant toi.
Personne n’osait intervenir.
Javier poursuivit :
— Et le pire, c’est que quand Elena répond, tu dis qu’elle est insolente. Mais quand toi tu l’attaques, tu appelles ça « donner ton avis ».
Carmen regarda Lucía.
— Tu entends comment ton frère me parle ?
Lucía soupira.
— Maman…
— Quoi ?
— Il n’a pas complètement tort.
Ce fut probablement la phrase la plus douloureuse de tout le déjeuner pour Carmen.
Elle regarda sa fille comme si elle venait de la trahir.
— Toi aussi ?
Lucía haussa les épaules.
— Tu vas parfois trop loin.
Carmen resta silencieuse.
Pour la première fois depuis son arrivée.
Je pris une gorgée d’eau.
Sergio contempla soudain la fenêtre avec un intérêt extraordinaire.
Marta jouait avec sa serviette.
Andrés avait manifestement décidé que son assiette était désormais le seul endroit sûr où poser les yeux.
Finalement, Carmen se leva.
— Très bien.
Elle prit son sac posé sur une chaise.
— Puisque je dérange tout le monde, je vais partir.
Javier ne bougea pas.
— Personne n’a dit que tu dérangeais.
— C’est exactement ce que vous venez tous de dire.
— Non, répondis-je. On vous demande seulement d’arrêter de nous juger constamment.
Elle me lança un regard froid.
— Évidemment, il fallait que tu ajoutes encore quelque chose.
Je faillis répondre.
Puis je m’arrêtai.
Carmen eut un petit sourire ironique.
— Ah ! Enfin silencieuse.
Je souris à mon tour.
— Je voulais simplement vérifier si vous aviez vraiment terminé.
Andrés éclata de rire.
Un rire court, involontaire.
Il mit immédiatement une main devant sa bouche.
Lucía lui lança un regard assassin.
Même Javier dut détourner la tête pour cacher son sourire.
Carmen, elle, ne trouva rien à répondre.
Elle prit son manteau et quitta l’appartement.
La porte se referma.
Pendant cinq longues secondes, personne ne parla.
Puis Sergio leva doucement son verre.
— Bon…
Il regarda autour de lui.
— Quelqu’un veut encore du vin ?
Tout le monde éclata de rire.
Même moi.
Mais Javier posa sa main sur la mienne sous la table.
— Désolé, murmura-t-il.
Je le regardai.
— Pour quoi ?
— D’avoir attendu aussi longtemps avant de lui dire tout ça.
Je serrai doucement sa main.
Ce soir-là, Carmen ne téléphona pas.
Le lendemain non plus.
Elle resta silencieuse pendant quatre jours.
Puis, jeudi matin, Javier reçut un message.
Il me tendit son téléphone.
Carmen avait écrit :
« Dimanche, vous venez déjeuner ? »
Javier me regarda.
— Qu’est-ce que je réponds ?
Je réfléchis quelques secondes.
— Dis-lui oui.
Il sembla surpris.
— Sérieusement ?
— Oui.
— Tu es sûre ?
— Absolument.
Je pris ma tasse de café.
— Mais ajoute une chose.
— Laquelle ?
Je souris.
— Dis-lui qu’on vient pour déjeuner, pas pour passer un examen.
Javier éclata de rire.
Et cette fois, je n’avais même pas besoin d’avoir le dernier mot.