— J’ai déjà choisi le prénom de votre futur bébé ! annonça ma belle-mère au beau milieu du dîner.
Je levai lentement les yeux de mon assiette.
Pendant quelques secondes, je crus qu’elle plaisantait.
Nous étions dimanche soir. Javier et moi avions invité sa mère, Carmen, ainsi que sa sœur Lucía et son mari Andrés à dîner chez nous. La soirée avait commencé plutôt calmement. J’avais préparé un poulet rôti, des pommes de terre aux herbes et une grande salade. Javier avait ouvert une bouteille de vin, Lucía racontait quelque chose sur son travail et, chose rare, Carmen n’avait encore critiqué ni ma cuisine ni la décoration de l’appartement.
J’aurais dû me méfier.
Carmen posa sa fourchette et sourit.
— Alejandro.
Je fronçai les sourcils.
— Pardon ?
— Alejandro, répéta-t-elle. C’est un prénom magnifique. Élégant, fort, traditionnel. Et puis, c’était le prénom de mon grand-père.
Lucía cessa de manger.
Andrés baissa immédiatement les yeux vers son assiette.
Javier, lui, eut un petit rire nerveux.
— Maman, de quoi tu parles ?
Carmen le regarda comme si la réponse était évidente.
— Du prénom de votre fils.
Je reposai mon verre.
— De quel fils ?
— De votre futur fils, Elena.
Elle prononça cela avec un naturel déconcertant.
Comme si l’enfant existait déjà.
Comme si nous lui avions demandé son avis.
Comme si la décision lui appartenait.
— Carmen, nous n’attendons même pas de bébé, dis-je.
— Pas encore.
Elle sourit.
— Mais vous êtes mariés depuis six ans. Il serait temps d’y penser sérieusement.
Je regardai Javier.
Il se frotta le front.
— Maman…
— Quoi ? Je ne fais que parler.
Puis elle se tourna de nouveau vers moi.
— Et si c’est une fille, j’ai aussi réfléchi.
Cette fois, Lucía étouffa un rire.
— Maman, tu as vraiment fait une liste ?
— Bien sûr.
Carmen prit son téléphone posé près de son assiette.
Elle ouvrit ses notes.
Je la regardai, stupéfaite.
Elle avait réellement une liste.
— Pour une fille, j’aime beaucoup Isabel. Ou Clara. Mais Isabel serait mieux, parce que c’était le prénom de ma tante.
— Vous avez donc déjà choisi le prénom de notre fils et celui de notre fille ? demandai-je.
— Je vous donne des idées.

— Non. Vous venez de dire : « J’ai choisi ».
Carmen soupira.
— Elena, ne transforme pas tout en conflit. Je trouve simplement important de conserver les traditions familiales.
— De votre famille.
Son sourire disparut légèrement.
— Javier fait partie de ma famille.
— Et moi aussi, j’ai une famille.
— Évidemment. Mais un enfant porte généralement le nom de famille de son père.
Je clignai des yeux.
Je savais exactement où cette conversation allait nous mener.
Et apparemment, Javier aussi.
— Maman, arrête, dit-il.
Mais Carmen était lancée.
— Quoi ? Je dis seulement qu’il serait logique que le prénom ait également un lien avec notre famille.
Je me mis à sourire.
Pas parce que c’était drôle.
Parce que je venais enfin de comprendre jusqu’où elle avait poussé cette histoire dans sa tête.
— Alejandro, répétai-je.
Carmen retrouva aussitôt son enthousiasme.
— Oui ! Tu vois ? Ça sonne très bien.
Je hochai lentement la tête.
— C’est vrai. Excellent prénom.
Son visage s’illumina.
— Je savais que tu finirais par comprendre.
Je pris tranquillement mon verre d’eau.
— Gardez-le pour votre prochain enfant.
Un silence absolu tomba autour de la table.
Lucía se mordit les lèvres pour ne pas rire.
Andrés toussa dans sa serviette.
Javier tourna la tête vers moi, les yeux grands ouverts.
Carmen resta immobile.
— Comment ?
— Puisque vous aimez tellement ce prénom et que vous l’avez déjà choisi, gardez-le pour votre prochain enfant.
— Elena !
— Quoi ? Je vous donne simplement une idée.
Lucía éclata de rire.
Elle essaya aussitôt de se reprendre.
— Désolée…
Carmen lui lança un regard glacial.
Puis elle se tourna vers moi.
— Tu trouves ça drôle ?
— Un peu.
— Je parle de mon futur petit-enfant.
— Justement. Votre petit-enfant. Pas votre enfant.
Le sourire avait complètement disparu du visage de Carmen.
— Je suis sa grand-mère.
— Et Javier et moi serons ses parents.
— Je n’ai jamais prétendu le contraire !
— Vous avez déjà choisi son prénom alors qu’il n’existe même pas.
— Parce que je m’intéresse à votre avenir !
— Vous vous intéressez tellement à notre avenir que vous commencez à prendre les décisions avant nous.
Javier posa sa fourchette.
— Elena a raison sur ce point, maman.
Carmen se tourna brusquement vers lui.
— Toi aussi ?
— Ce n’est pas une question d’être contre toi.
— Bien sûr que si. Depuis que vous êtes mariés, dès que je donne mon opinion, je deviens immédiatement la méchante.
Je soupirai.
— Donner son opinion, ce serait dire : « J’aime beaucoup le prénom Alejandro. »
Je désignai son téléphone.
— Faire une liste de prénoms pour des enfants que nous n’avons pas encore et annoncer que vous avez déjà choisi, c’est autre chose.
Carmen croisa les bras.
— Très bien. Alors je ne dirai plus rien.
Personne ne répondit.
Elle attendit quelques secondes.
Puis elle ajouta :
— Mais franchement, j’espère quand même que vous ne choisirez pas un de ces prénoms modernes ridicules.
Lucía éclata de rire une deuxième fois.
Même Javier ne put retenir un sourire.
Je regardai Carmen.
— Vous venez de tenir exactement vingt secondes.
Andrés éclata de rire à son tour.
Cette fois, Carmen devint rouge.
— Vous vous moquez tous de moi.
— Non, maman, répondit Lucía. Mais reconnais que tu l’as cherché.
Carmen repoussa légèrement son assiette.
— Je voulais simplement transmettre quelque chose de notre famille.
Son ton avait changé.
Elle semblait réellement vexée.
Je me calmai.
— Et ça, je peux le comprendre.
Elle me regarda avec méfiance.
— Vraiment ?
— Oui. Si un jour nous avons un enfant, vous pourrez nous raconter l’histoire de votre grand-père Alejandro. Vous pourrez nous dire pourquoi il comptait pour vous. Et peut-être que nous aimerons ce prénom.
Elle resta silencieuse.
— Mais la décision appartiendra à Javier et à moi.
Javier hocha la tête.
— Exactement.
Carmen regarda son fils.
Puis moi.
Enfin, elle reprit sa fourchette.
— Très bien.
Je pensais que la discussion était terminée.
Mais cinq minutes plus tard, alors que je débarrassais les assiettes, Lucía vint m’aider dans la cuisine.
Elle posa deux verres dans l’évier et murmura :
— Tu veux savoir le pire ?
Je la regardai.
— Il y a pire ?
Elle sortit son téléphone.
— Maman m’a envoyé cette liste il y a trois semaines.
Je restai bouche bée.
— Trois semaines ?
— Elle m’a demandé lequel je préférais.
— Et qu’est-ce que tu as répondu ?
Lucía sourit.
— Que je préférais ne pas participer à mon propre assassinat.
Je me mis à rire.
À ce moment-là, Carmen entra dans la cuisine avec un plat vide.
— Qu’est-ce qui est si drôle ?
Lucía et moi échangeâmes un regard.
— Rien, maman.
Carmen posa le plat sur le plan de travail.
Puis elle me regarda.
— Bon… Alejandro est définitivement éliminé ?
Je croisai les bras.
— Carmen.
— D’accord, d’accord.
Elle leva les mains.
Puis, en quittant la cuisine, elle marmonna :
— Pourtant, c’est vraiment un très beau prénom.
Je secouai la tête en souriant.
Depuis le salon, Javier lança :
— Maman, on t’entend !
Et pour la première fois de la soirée, même Carmen se mit à rire.