— L’appartement est à moi, Kolia, dis-je en essayant de garder une voix calme. Je crois que tu oublies ce petit détail. Mon mari posa sa tasse sur la table avec une telle force que du café éclaboussa la nappe.
— Et ma mère est ma mère, répondit-il. Elle reste ici. Je le regardai pendant quelques secondes, sans savoir s’il parlait sérieusement. Malheureusement, il était parfaitement sérieux.
Sa mère, Galina, était assise en face de nous dans la cuisine et remuait lentement le sucre dans son thé. Elle ne leva même pas les yeux.
On aurait dit que cette conversation ne la concernait absolument pas. Et pourtant, tout avait commencé à cause d’elle.
Galina était arrivée dans notre appartement trois semaines plus tôt.
En théorie, elle ne devait rester que quatre jours. — Ils réparent les canalisations dans son immeuble, m’avait expliqué Kolia. Maman ne peut pas rester là-bas avec tout ce bruit et les coupures d’eau. Laisse-la rester quelques jours chez nous.
Je n’avais fait aucune objection.
Pourquoi l’aurais-je fait ?
C’était sa mère.
Et puis, nous avions une chambre d’amis.
J’avais préparé des draps propres, vidé un tiroir de la commode et même acheté les biscuits que je savais qu’elle aimait.
Le premier jour, tout se passa parfaitement bien. Le deuxième aussi.
Le troisième, Galina commença à réorganiser ma cuisine. — Les assiettes devraient être ici, déclara-t-elle en déplaçant la moitié de la vaisselle. C’est beaucoup plus pratique comme ça.
— Moi, je trouvais ça très pratique comme c’était avant.
Elle sourit.
— Tu t’y habitueras.
Lorsqu’elle alla se coucher, je remis tout à sa place.
Le lendemain matin, tout avait de nouveau été déplacé.
Je ne dis rien.
Je ne voulais pas déclencher une dispute pour quelques assiettes.
Mais ensuite, ce furent les serviettes.
Puis les rideaux.
Et enfin, le contenu du réfrigérateur.
— Tu achètes beaucoup trop de choses inutiles, me dit-elle un samedi en jetant un pot de sauce qui, selon elle, « prenait de la place ».
— Galina, ce pot était neuf.
— Alors tu en achèteras un autre.
Je la regardai.
Elle referma tranquillement le réfrigérateur.
— Dans une maison, il faut de l’ordre.
« Dans une maison. »
Pas « chez toi ».
Pas « dans votre appartement ».
Chaque jour, elle parlait un peu plus comme si cet endroit lui appartenait également.
Et Kolia ne voyait aucun problème.
— Laisse-la faire, me disait-il. Tu sais comment est maman.
Cette phrase commença à me poursuivre.
Quand Galina déplaçait mes affaires :
« Tu sais comment est maman. »
Quand elle entrait dans notre chambre sans frapper :
« Tu sais comment est maman. »
Quand elle critiquait ma cuisine :

« Tu sais comment est maman. »
Quand elle décidait du programme que nous regarderions le soir :
« Tu sais comment est maman. »
Mais moi aussi, je savais comment j’étais.
Et je commençais à en avoir assez.
L’appartement avait appartenu à ma grand-mère.
À sa mort, elle me l’avait légué.
C’était arrivé deux ans avant que je rencontre Kolia.
Lorsque nous nous étions mariés, il était venu vivre chez moi.
Mais je n’avais jamais fait de différence.
Je n’avais jamais lancé « mon appartement » au cours d’une dispute.
Pour moi, c’était notre foyer.
Jusqu’à ce matin-là.
J’entrai dans la chambre d’amis pour chercher des draps et m’immobilisai.
Trois valises ouvertes étaient posées sur le lit.
À l’intérieur, des vêtements parfaitement pliés.
Deux cartons se trouvaient par terre.
Et sur la commode, plusieurs photos de famille appartenant à Galina avaient fait leur apparition.
Je sortis dans le couloir.
— Galina ?
Elle apparut depuis la cuisine.
— Oui ?
— Qu’est-ce que c’est que tout ça ?
Elle regarda vers la chambre.
— Mes affaires.
— Ça, je le vois bien. Pourquoi y a-t-il trois valises ?
Elle haussa les épaules.
— Kolia a apporté le reste hier.
Mon estomac se noua.
— Le reste de quoi ?
Pour la première fois, elle parut mal à l’aise.
— De mes affaires.
— Pourquoi as-tu besoin de toutes tes affaires ici ?
Quelques secondes de silence passèrent.
Puis Kolia apparut.
Il sortait de notre chambre tout en attachant sa montre.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Je le regardai droit dans les yeux.
— C’est justement ce que j’aimerais savoir.
Je désignai la chambre.
— Pourquoi ta mère a-t-elle apporté pratiquement tous ses vêtements ici ?
Kolia soupira.
Ce soupir m’irrita davantage que n’importe quelle réponse.
Comme si c’était moi qui créais un problème ridicule.
— Parce qu’elle va rester quelque temps.
— Combien de temps ?
— Je ne sais pas.
— Donne-moi une durée.
— Irina…
— Une semaine ? Un mois ? Six mois ? Combien de temps ?
Galina croisa les bras.
Kolia la regarda, puis se tourna vers moi.
— Pour une durée indéterminée.
Je restai parfaitement immobile.
— Pardon ?
— Maman ne veut plus retourner dans son appartement.
— Et depuis quand ?
— Depuis quelques jours.
— Et quand comptais-tu m’en parler ?
— Je suis en train de te le dire.
Un rire bref m’échappa.
— Non. Tu me le dis parce que j’ai trouvé les valises.
— N’en fais pas tout un drame.
Ces quelques mots suffirent.
— Un drame ?
— Oui. Nous avons de la place.
— Ce n’est pas le problème.
— Alors quel est le problème ?
— Le problème, c’est que tu as décidé qu’une autre personne allait s’installer définitivement chez nous sans même me demander mon avis.
Galina intervint :
— Je ne suis pas « une autre personne ». Je suis sa mère.
Je me tournai vers elle.
— Je n’ai jamais dit le contraire.
— Pourtant, on dirait bien que ma présence te dérange.
— Ce qui me dérange, c’est d’apprendre grâce à trois valises que tu comptes t’installer ici.
Kolia leva les mains.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je mette ma mère dehors ?
— Je veux que tu me parles avant de prendre des décisions qui concernent ma maison.
Son expression changea.
— Notre maison.
— Exactement. Notre maison. Et c’est justement pour cette raison que les décisions doivent être prises à deux.
— Maman a besoin de rester ici.
— Elle possède son propre appartement.
Galina pinça les lèvres.
— Là-bas, je suis toute seule.
Je la regardai et adoucis légèrement ma voix.
— Je comprends que tu n’aies pas envie d’être seule. Nous pouvons chercher d’autres solutions. Tu peux venir déjeuner ici, rester quelques jours de temps en temps, nous pouvons venir te voir…
— Je n’ai pas besoin que vous organisiez ma vie, répondit-elle.
— Alors tu ne peux pas non plus organiser la mienne.
Kolia frappa la table de la paume.
— Ça suffit !
Nous nous tûmes tous les trois.
Je ne l’avais jamais vu réagir ainsi avec moi.
— Ma mère reste ici, déclara-t-il.
— Tu ne peux pas décider ça tout seul.
— C’est déjà décidé.
Je sentis quelque chose se refroidir en moi.
— L’appartement est à moi, Kolia, lui rappelai-je. Légalement, il m’appartient. Il appartenait à ma grand-mère bien avant que tu entres dans ma vie.
Son regard se durcit.
— Mais ma mère est ma mère. Et elle va rester ici.
— Même si je dis non ?
— Oui.
Galina baissa les yeux vers sa tasse.
J’acquiesçai lentement.
— Très bien.
Kolia fronça les sourcils.
Il s’attendait probablement à ce que je crie.
Peut-être même à ce que je pleure.
Mais je ne fis ni l’un ni l’autre.
Je pris mon sac.
— Je vais travailler.
— Irina…
— Nous en reparlerons ce soir.
Je refermai la porte derrière moi.
Pendant tout le trajet jusqu’au bureau, je repensai à cette phrase.
« Même si tu dis non. »
Voilà ce qui me faisait réellement mal.
Ce n’était pas Galina.
Ce n’étaient pas les valises.
Ce n’était même pas la possibilité de devoir vivre avec elle.
C’était de découvrir que mon mari considérait que mon avis pouvait tout simplement être ignoré.
Cet après-midi-là, j’appelai ma sœur Marina.
Je lui racontai tout.
— Et qu’est-ce que tu vas faire ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas encore.
— Si. Tu le sais.
Je gardai le silence.
Ma sœur me connaissait beaucoup trop bien.
— Tu ne veux simplement pas encore te l’avouer, ajouta-t-elle.
Lorsque je rentrai chez moi, je découvris quelque chose qui acheva de clarifier mes idées.
Mon bureau avait disparu de la petite pièce que j’utilisais pour travailler.
À sa place se trouvaient un fauteuil, une lampe et plusieurs cartons appartenant à Galina.
Mon bureau, lui, avait été démonté et posé dans le couloir.
— Qu’est-ce qui s’est passé ici ?
Galina sortit de la cuisine.
— J’avais besoin de place.
— Et mon bureau ?
— Kolia a dit qu’on pouvait le mettre dans votre chambre.
Je sentis mes mains commencer à trembler.
— Kolia est là ?
— Il est au supermarché.
Je respirai lentement.
— Galina, je veux que tu remettes mes affaires comme elles étaient.
— Ne sois pas capricieuse.
Je la regardai fixement.
— Je ne suis pas capricieuse.
— Moi aussi, j’ai besoin de me sentir à l’aise si je dois vivre ici.
— C’est précisément ça, le problème.
— Quel problème ?
— Tu as déjà décidé que tu vivais ici.
Son visage se durcit.
— Mon fils m’a dit que je pouvais rester.
— Ton fils n’est pas propriétaire de cet appartement.
— C’est ton mari.
— Oui.
— Alors il a des droits.
— Il a le droit de donner son avis. Il n’a pas le droit d’offrir des pièces d’un appartement qui ne lui appartient pas.
Galina se tut.
Kolia rentra vingt minutes plus tard.
Dès qu’il vit mon bureau démonté, il comprit qu’il s’était passé quelque chose.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ?
— Je veux que tu remontes mon bureau.
— Irina, on peut le mettre dans notre chambre.
— Non.
— Maman a besoin d’espace.
— Ta mère dispose déjà d’une chambre entière.
— Elle veut un petit coin pour lire.
Je ne pus m’empêcher de rire.
— Et pour qu’elle puisse avoir son petit coin lecture, moi, je dois perdre l’endroit où je travaille ?
— Tu peux travailler sur la table de la cuisine.
— Non.
— Tu dis toujours que tu peux travailler n’importe où.
— Et toi, tu dis toujours que le canapé est confortable. Pourquoi tu n’y dormirais pas à partir de ce soir ?
Il me regarda, surpris.
Galina ouvrit de grands yeux.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Que si les besoins de ta mère passent avant les miens, tu devrais peut-être partager davantage de choses avec elle.
— Ne sois pas ridicule.
— Je ne le suis pas.
Je sortis mon téléphone.
— J’ai parlé à un avocat cet après-midi.
Le silence fut immédiat.
Kolia pâlit légèrement.
— À un avocat ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour savoir exactement quels sont mes droits concernant cet appartement.
— Tu me menaces ?
— Non. Je m’assure simplement que tu ne puisses plus me dire que quelque chose est « déjà décidé » lorsqu’il s’agit de ma propriété.
Galina se leva.
— Kolia, je ne veux pas provoquer de problèmes.
Cette phrase me surprit.
C’était la première fois que je l’entendais dire quelque chose de ce genre.
Mais Kolia était trop en colère pour s’arrêter.
— Tu vois ce que tu as fait ? Maintenant, maman se sent coupable.
Je le regardai.
— Non, Kolia. C’est toi qui as provoqué cette situation.
— Moi ?
— Oui. Tu aurais pu venir me voir et me dire : « Ma mère se sent seule. Est-ce qu’on peut discuter de la possibilité qu’elle vienne vivre avec nous ? » Et nous en aurions parlé.
Je désignai les valises.
— À la place, tu l’as installée ici en cachette, puis tu m’as annoncé que mon avis n’avait aucune importance.
— Ce n’est pas ce qui s’est passé.
— C’est exactement ce qui s’est passé.
— C’est ma mère.
— Et moi, je suis ta femme.
Il ne répondit pas.
— Je ne te demande pas de choisir entre elle et moi, poursuivis-je. Je te demande de comprendre que tu n’as pas le droit de décider à ma place.
Un long silence s’installa.
Puis Galina prit la parole.
— Je pars demain.
Kolia se tourna brusquement vers elle.
— Maman, non.
— Si.
— Tu n’es pas obligée.
— J’ai mon appartement.
— Mais tu as dit que tu te sentais seule.
— Et c’est vrai.
Sa voix avait changé.
Pour la première fois depuis son arrivée, elle ne semblait plus autoritaire.
Elle semblait simplement fatiguée.
— Mais je ne veux pas que vous détruisiez votre mariage à cause de moi.
Kolia me lança un regard amer.
— Ce n’est pas maman qui détruit notre mariage.
— Tu as raison, répondis-je. C’est toi qui es en train de le faire.
Cette nuit-là, il dormit sur le canapé.
Le lendemain matin, Galina commença à faire ses valises.
Je ne la mis pas dehors.
Je lui proposai même de l’aider.
Pendant que nous pliions quelques chemisiers, elle me regarda.
— Peut-être que je me suis un peu trop installée.
Je ne répondis pas immédiatement.
— Peut-être.
— Je pensais que Kolia t’avait expliqué.
Je la regardai.
— Expliqué quoi ?
— Que je voulais rester.
Je m’arrêtai.
— Il t’a dit que j’étais d’accord ?
Galina garda le silence.
Cela suffisait comme réponse.
— Il t’a dit que nous en avions parlé ?
— Il m’a dit qu’il n’y aurait aucun problème.
Je fermai les yeux un instant.
Soudain, je compris que Kolia nous avait placées toutes les deux dans des camps opposés pendant que lui prenait toutes les décisions.
Lorsque Galina partit cet après-midi-là, Kolia m’adressa à peine la parole.
Pendant deux jours, nous vécûmes comme deux étrangers.
Le troisième jour, il s’assit en face de moi dans la cuisine.
— Maman m’a raconté que vous aviez parlé.
— Oui.
— Elle dit que j’ai mal géré la situation.
— Elle a raison.
Il baissa les yeux.
— Je pensais que si je te demandais, tu dirais non.
Cet aveu fut pire que ce à quoi je m’attendais.
— Alors tu as décidé de ne pas me demander.
Il acquiesça.
— Oui.
— Et tu trouves ça normal ?
— Non.
Pour la première fois, il ne chercha pas à se défendre.
— J’avais peur de laisser ma mère toute seule.
— Ça, je peux le comprendre.
— Mais…
— Mais tu ne peux pas résoudre sa solitude en me retirant le droit de décider de ma propre vie.
Kolia inspira profondément.
— Je sais.
Nous n’avons pas tout réglé ce soir-là.
Et je n’ai pas non plus oublié du jour au lendemain ce qui s’était passé.
La confiance ne fonctionne pas comme ça.
Mais nous avons établi une règle très simple.
Personne ne viendrait s’installer dans notre appartement sans que nous soyons tous les deux d’accord.
Ni sa mère.
Ni ma famille.
Personne.
Galina retourna chez elle.
Kolia commença à lui rendre visite deux fois par semaine et, le dimanche, nous dînions ensemble.
Nous l’aidâmes également à s’inscrire à quelques activités dans un centre culturel près de chez elle. Au début, elle refusa catégoriquement.
Quelques mois plus tard, elle les appréciait beaucoup plus qu’elle ne voulait bien l’admettre.
Mais je n’ai jamais oublié ce matin-là dans la cuisine.
Pas parce que j’avais dû rappeler à mon mari que l’appartement m’appartenait.
Mais parce que ce jour-là, j’avais compris quelque chose de beaucoup plus important :
Partager une maison avec quelqu’un ne signifie pas lui donner le droit de décider à votre place.
Et être une famille ne transforme pas non plus un « non » en un « oui ».