— Ta mère et Hugo vont vivre avec nous pendant quelque temps, m’annonça mon mari en déposant deux grosses valises dans l’entrée.
Je restai immobile au milieu du salon.
— Pardon ?
Javier évita mon regard.
Derrière lui se tenait Carmen, ma belle-mère, avec son manteau rouge, son sac à main et cette expression satisfaite que je lui connaissais trop bien.
À côté d’elle, Hugo, son petit-fils de dix-neuf ans, regardait son téléphone comme si tout cela ne le concernait pas.
— Leur appartement a un problème, expliqua Javier. Une fuite importante. Ils ne peuvent pas y rester pendant les travaux.
— Et depuis quand tu le sais ?
Il hésita.
Cette seconde de silence me donna la réponse.
— Depuis lundi.
Nous étions vendredi.
Je croisai les bras.
— Donc tu savais depuis quatre jours que deux personnes allaient venir vivre chez nous et tu as décidé de me prévenir au moment où leurs valises franchissaient la porte ?
— Elena, ne commence pas.
Carmen poussa un soupir.
— Mon fils essaie simplement d’aider sa famille.
Je tournai la tête vers elle.
— Et moi, je suis quoi ?
Elle ne répondit pas.
Javier attrapa les valises.
— On peut en parler plus tard ?
— Non. On peut en parler maintenant.
Hugo leva enfin les yeux de son téléphone.
— Je peux dormir où ?
Je faillis rire.
Pas parce que c’était drôle.
Parce que personne, dans cette entrée, ne semblait trouver étrange qu’on me demande où installer quelqu’un dont j’ignorais encore la venue dix minutes plus tôt.
Notre maison avait trois chambres.
La première était la nôtre.
La deuxième servait de bureau. Javier et moi travaillions régulièrement de chez nous.
La troisième était une petite chambre d’amis.
— Hugo prendra la chambre d’amis, déclara Carmen. Moi, je prendrai le bureau.
Je la regardai.
— Vous prendrez le bureau ?
— Il y a un canapé convertible.
— Et où vais-je travailler ?
Elle haussa les épaules.
— Dans la cuisine.
Javier posa immédiatement une main sur son bras.
— Maman, ce n’est pas nécessaire. On va trouver une solution.
— La solution est simple, répondis-je. Vous restez quelques jours, le temps de régler votre problème. Mais personne ne transforme mon bureau en chambre sans m’en parler.
Carmen eut un petit sourire.
— Ton bureau ?
Je n’aimais pas son ton.

— Oui.
— Javier m’a dit que vous travailliez tous les deux dans cette pièce.
— C’est exact.
— Alors ce n’est pas ton bureau.
Je regardai mon mari.
Il soupira.
— Elena…
— Très bien. Notre bureau. Ça change quoi ?
Personne ne répondit.
Finalement, nous avons installé Carmen dans la chambre d’amis et Hugo sur le canapé du salon.
Je pensais que l’histoire s’arrêterait là.
J’avais tort.
Dès le lendemain matin, à sept heures vingt, je trouvai Carmen dans ma cuisine en train de vider un placard.
Des boîtes de pâtes, du riz, des épices et des bocaux étaient alignés sur le plan de travail.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Je range.
— C’était déjà rangé.
— Pas vraiment.
Elle prit un paquet de farine.
— Ça, par exemple. Pourquoi le mettre ici ?
— Parce que c’est là que je le range.
— Ce n’est pas pratique.
Je repris le paquet de ses mains et le remis exactement à sa place.
— Pour moi, si.
Elle me fixa quelques secondes.
Puis elle sourit.
— Tu es très attachée à tes petites habitudes.
— Dans ma maison, oui.
Le sourire disparut.
À neuf heures, Hugo dormait encore sur le canapé.
À onze heures, il dormait toujours.
À midi, je découvris trois assiettes sales sur la table basse et une serviette humide jetée sur une chaise.
Le dimanche, Carmen invita Lucía à déjeuner.
Sans me demander.
Le lundi, Hugo commença à utiliser mon ordinateur de bureau.
Le mardi, je retrouvai Carmen dans notre chambre.
Elle ouvrait les tiroirs de la commode.
— Vous cherchez quelque chose ?
Elle sursauta.
— Des draps.
— Les draps sont dans le placard du couloir.
— Je ne savais pas.
— Vous auriez pu demander.
Elle referma le tiroir.
— Tu surveilles toujours les gens comme ça ?
Je la regardai sans répondre.
Le soir, j’en parlai à Javier.
— Ça ne peut pas continuer.
— Qu’est-ce qui ne peut pas continuer ?
— Ta mère fouille dans notre chambre. Hugo laisse tout traîner. Ta sœur débarque sans prévenir. Et je n’arrive plus à travailler correctement.
Javier passa une main sur son visage.
— Encore quelques semaines.
— Quelques semaines ?
— Les travaux prennent du retard.
— Combien de retard ?
— Peut-être un mois.
Je le fixai.
— Tu plaisantes.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Les mettre dehors ?
— Je veux que tu établisses des limites.
— C’est ma mère.
— Et c’est notre maison.
Il se tut.
Puis il prononça la phrase qui changea complètement la conversation.
— Techniquement, c’est surtout ma maison aussi.
Je clignai des yeux.
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
— Je veux dire que j’habite ici.
— Ce n’est pas ce que tu as dit.
Il comprit immédiatement son erreur.
La maison m’appartenait.
Je l’avais achetée trois ans avant de rencontrer Javier.
Quand nous nous étions mariés, il était venu vivre ici.
Il participait aux factures et à certaines rénovations, évidemment.
Mais la maison était juridiquement à mon nom.
Cela n’avait jamais posé le moindre problème entre nous.
Jusqu’à cette semaine-là.
— Elena, je me suis mal exprimé.
— J’espère.
Il ne répondit pas.
Les jours suivants furent encore pires.
Carmen commença à agir comme si elle avait toujours vécu là.
Elle changea les rideaux de la cuisine sans me demander.
Elle déplaça mes plantes.
Elle donna à Hugo une copie de nos clés.
Et un jeudi soir, en rentrant du travail, je trouvai deux inconnus assis dans mon jardin.
— Qui sont ces gens ? demandai-je.
Carmen sortit de la cuisine avec un plateau de café.
— Des amis.
— Vos amis ?
— Oui.
— Chez moi ?
Elle posa brutalement le plateau.
— Elena, arrête avec ce « chez moi » à longueur de journée.
Les deux invités baissèrent les yeux.
Javier n’était pas encore rentré.
— Carmen, vos amis peuvent terminer leur café. Ensuite, j’aimerais qu’ils partent.
Son visage se durcit.
— Tu me fais honte devant mes invités.
— Vous les avez invités sans me prévenir.
— Je n’ai pas besoin de ton autorisation pour recevoir deux personnes.
— Ici, si.
Elle éclata de rire.
— Tu t’entends parler ?
Je ne répondis pas.
Elle fit deux pas vers moi.
— Depuis que mon fils t’a épousée, tu crois pouvoir tout contrôler.
— Cela n’a rien à voir avec Javier.
— Tout a à voir avec Javier ! Il vit ici. Il paie ici. C’est donc aussi chez lui.
— Je n’ai jamais dit le contraire.
— Alors sa mère a le droit d’être ici.
— Être ici et décider à ma place sont deux choses différentes.
Carmen me regarda avec une colère froide.
Puis elle prononça très lentement :
— Si tu n’es pas contente, vous n’avez qu’à partir.
Le silence tomba dans le jardin.
Même ses amis la regardèrent.
Je crus avoir mal entendu.
— Qu’avez-vous dit ?
Elle releva le menton.
— J’ai dit : sortez d’ici. Va prendre l’air si tu ne supportes pas la présence de la famille.
À cet instant précis, Javier entra par le portail.
Il avait entendu la fin.
— Maman, qu’est-ce qui se passe ?
Carmen se tourna vers lui.
— Ta femme fait encore une scène.
— Je lui ai demandé de ne pas inviter des inconnus ici sans nous prévenir, expliquai-je.
— Ce ne sont pas des inconnus !
— Pour moi, si.
— Et je lui ai simplement dit que si elle n’était pas contente, elle pouvait sortir !
Javier ferma les yeux.
— Maman…
Mais je levai la main.
— Non. C’est bon.
Je pris mon sac que je venais à peine de poser.
— Elena, attends, dit Javier.
— Ta mère vient de me demander de sortir de ma propre maison. Je vais donc suivre son conseil.
Carmen eut un sourire triomphant.
Elle croyait avoir gagné.
C’est probablement pour cette raison qu’elle ajouta :
— Ça te fera peut-être du bien de comprendre que le monde ne tourne pas autour de toi.
Je sortis.
Javier me suivit jusque dans l’allée.
— Où tu vas ?
— Chez Marta.
— Reviens. On va parler.
— Pas ce soir.
— Elena…
Je me retournai.
— Javier, ta mère est entrée ici avec deux valises il y a moins de deux semaines. Aujourd’hui, elle m’ordonne de quitter ma propre maison devant ses invités.
Il baissa les yeux.
— Je vais lui parler.
— Tu aurais dû lui parler il y a dix jours.
Je montai dans ma voiture.
Marta était une amie proche qui habitait à quinze minutes.
Quand je lui expliquai la situation, elle me regarda comme si elle attendait que je lui dise que je plaisantais.
— Elle t’a vraiment dit de sortir ?
— Oui.
— De ta maison ?
— Oui.
Marta secoua la tête.
— Et Javier ?
— « Je vais lui parler. »
Elle poussa un soupir.
Je mis mon téléphone en silencieux.
Javier m’appela six fois.
Puis Carmen deux fois.
À vingt-trois heures, je reçus un message de Javier.
« Maman reconnaît qu’elle est allée trop loin. Rentre, s’il te plaît. »
Je répondis :
« Demain. »
Puis je m’endormis.
À six heures quarante-deux, mon téléphone vibra sur la table de nuit.
Javier.
Je refusai l’appel.
Il rappela immédiatement.
Cette fois, je décrochai.
— Quoi ?
Sa voix était étrange.
— Elena, il y a un problème.
Je m’assis dans le lit.
— Quel problème ?
— L’électricité a été coupée.
Je regardai l’heure.
— Quoi ?
— Toute la maison. Plus rien ne fonctionne.
— Vérifie le disjoncteur.
— Je l’ai fait.
— Et ?
— Tout est normal.
J’entendis Carmen parler derrière lui.
Puis Javier reprit :
— Et l’eau chaude ne fonctionne plus non plus.
Je restai silencieuse quelques secondes.
Et soudain, je compris.
— Vous avez touché au panneau dans le garage ?
Silence.
— Quel panneau ?
Je fermai les yeux.
Trois mois plus tôt, nous avions fait installer un nouveau système électrique avec une batterie domestique et un dispositif de sécurité. L’électricien m’avait expliqué comment le redémarrer en cas de coupure automatique.
J’avais montré la procédure à Javier.
Il n’avait visiblement rien retenu.
— Pourquoi le système s’est-il coupé ?
— Je ne sais pas.
Puis j’entendis Hugo :
— J’ai branché le chargeur.
— Quel chargeur ? demandai-je.
Nouveau silence.
— Celui de la voiture de mon ami.
Je me redressai.
— Quelle voiture ?
Hugo avait invité un ami tard dans la soirée.
Celui-ci possédait une voiture électrique.
Sans demander à personne, ils avaient utilisé une prise du garage qui n’était absolument pas prévue pour cette charge.
Le système de sécurité avait coupé une partie de l’installation.
— Ne touchez plus à rien, dis-je.
Carmen prit soudain le téléphone.
— Elena, reviens immédiatement.
Son ton autoritaire de la veille avait disparu.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on ne sait pas quoi faire !
— Appelez un électricien.
— À cette heure-ci ?
— Il existe des services d’urgence.
— Ça va coûter une fortune !
Je regardai par la fenêtre de la chambre de Marta.
Le soleil commençait à se lever.
— Alors attendez quelques heures.
— Le congélateur est plein !
— Il restera froid plusieurs heures si vous ne l’ouvrez pas.
— Et je dois prendre une douche !
Je ne pus m’empêcher de sourire.
— Froide, apparemment.
— Elena !
Puis j’entendis Javier reprendre le téléphone.
— S’il te plaît. Tu sais comment réinitialiser le système.
— Oui.
— Alors tu peux rentrer ?
Je ne répondis pas immédiatement.
— Javier, hier soir, ta mère m’a demandé de sortir.
— Je sais.
— Et tu m’as laissée partir.
— Je sais.
— Maintenant, à sept heures du matin, vous voulez que je revienne parce que personne ne sait comment fonctionne la maison.
Carmen cria quelque chose derrière lui.
Javier soupira.
— Elle veut te parler.
— Moi, je ne veux pas.
Je raccrochai.
Dix minutes plus tard, Carmen m’envoya un message.
« Elena, s’il te plaît. Reviens. On a besoin de toi. »
Je le relus deux fois.
La veille :
« Sortez d’ici. »
Ce matin :
« On a besoin de toi. »
Je n’éprouvais aucune satisfaction.
Seulement une immense fatigue.
À huit heures et demie, je rentrai.
Carmen m’attendait dans l’entrée.
Elle portait un peignoir et avait les cheveux attachés à la va-vite.
Hugo se tenait derrière elle.
— Enfin, dit-elle.
Je m’arrêtai.
Elle comprit immédiatement.
— Pardon. Je voulais dire… merci d’être revenue.
Je passai devant eux et me rendis au garage.
Le problème prit moins de cinq minutes à résoudre.
Je réinitialisai le système, vérifiai les voyants et remis l’installation en marche.
Quelques secondes plus tard, les lumières se rallumèrent.
Carmen poussa un soupir.
— Dieu merci.
Je refermai le panneau.
— Maintenant, nous allons parler.
Nous nous assîmes tous les quatre autour de la table de la cuisine.
Je posai mes clés devant moi.
— Premièrement, Hugo rend la copie de mes clés.
Il les sortit de sa poche sans discuter.
— Deuxièmement, plus personne n’est invité ici sans notre accord.
Carmen ouvrit la bouche.
Je continuai.
— Troisièmement, personne ne touche à mes affaires, à notre chambre, à mon bureau ou aux installations de la maison sans demander.
— Elena, commença Javier.
Je tournai la tête vers lui.
— Et quatrièmement, il nous faut une date de départ.
Carmen pâlit.
— Tu nous mets dehors ?
— Non. Je refuse simplement que « quelques jours » deviennent plusieurs mois.
— Mais mon appartement…
— J’ai appelé le syndic hier.
Elle se figea.
Javier me regarda.
— Tu as fait quoi ?
— J’ai appelé le syndic de son immeuble.
Carmen ne bougea plus.
— Pourquoi ? demanda Javier.
— Parce que je voulais savoir combien de temps les travaux allaient réellement durer.
Je regardai Carmen.
— Vous voulez lui dire ou je le fais ?
— Je ne sais pas de quoi tu parles.
Je sortis mon téléphone.
— La fuite a été réparée il y a six jours.
Le visage de Javier changea.
— Quoi ?
— Les travaux dans son appartement sont terminés depuis samedi.
Il se tourna lentement vers sa mère.
— Maman ?
Elle regarda la table.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Qu’est-ce qui n’est pas simple ?
— Il reste de l’humidité.
— Le syndic m’a confirmé que l’appartement était habitable, dis-je.
Javier resta silencieux.
Puis il regarda Hugo.
— Tu le savais ?
Le garçon hésita.
— Mamie m’avait dit de ne rien dire.
Carmen se redressa.
— Je voulais simplement rester un peu avec vous !
— Alors pourquoi mentir ? demanda Javier.
— Parce que je savais qu’Elena dirait non !
Je la regardai.
— Exactement.
— Tu vois ! s’écria-t-elle. Tu ne veux jamais faire un effort pour sa famille !
Cette fois, Javier posa sa main sur la table.
— Stop.
Carmen se tut.
— Tu as menti pour rester ici. Tu as donné nos clés à Hugo sans demander. Tu as invité des gens. Et hier tu as dit à Elena de quitter sa propre maison.
— J’étais énervée.
— Ce n’est pas une excuse.
Elle le fixa, visiblement stupéfaite de l’entendre parler ainsi.
— Javier…
— Tu retournes chez toi aujourd’hui.
— Aujourd’hui ?
— Oui.
— Et Hugo ?
— Avec toi.
Hugo hocha simplement la tête.
Il semblait presque soulagé.
Carmen se tourna vers moi.
— Tu es contente ?
Je pris ma tasse de café.
— Non.
— Pourtant, tu as obtenu ce que tu voulais. — Ce que je voulais, Carmen, c’était qu’on me demande mon avis avant de s’installer chez moi.
Elle ne répondit rien.
Deux heures plus tard, les mêmes valises qui avaient franchi notre porte quinze jours auparavant se trouvaient de nouveau dans l’entrée.
Javier les chargea dans sa voiture.
Avant de partir, Carmen resta quelques secondes devant moi. — Tu aurais pu être plus compréhensive.
— Et vous auriez pu être honnête.
Elle baissa les yeux.
Puis elle sortit.
Javier revint une heure plus tard.
Nous restâmes longtemps assis dans la cuisine sans parler.
Finalement, il dit :
— J’ai vraiment tout gâché.
— Oui.
Il acquiesça.
— J’aurais dû t’en parler avant leur arrivée.
— Oui.
— Et j’aurais dû intervenir beaucoup plus tôt.
— Oui.
Il eut un sourire triste.
— Tu pourrais varier un peu tes réponses.
Je le regardai. — Je pourrais. Mais pour l’instant, elles sont toutes les mêmes. Cette fois, il ne chercha pas à se défendre.
Quelques jours plus tard, Carmen m’envoya un message.
Pas d’excuses.
Juste :
« Le courant fonctionne parfaitement chez moi. »
Je fixai l’écran un moment avant de répondre :
« Bonne nouvelle. »
Trois petits points apparurent.
Puis disparurent.
Elle ne répondit jamais.
Et depuis ce week-end-là, une règle très simple existe chez nous.
Personne ne vient s’installer avec des valises sans que nous soyons tous les deux d’accord.
Même la famille.
Surtout la famille.