— Pourquoi dépenses-tu autant d’argent pour les courses ?! — Parce que votre fils, bizarrement, aime manger tous les jours.

by newzuzustory
784 views

Ma belle-mère posa le ticket de caisse sur la table comme si elle venait de découvrir la preuve d’un crime.

— Cent quarante-sept euros ?!

Je levai les yeux de mon café.

Carmen était debout au milieu de ma cuisine, le long ticket froissé entre les doigts. Son sac à main pendait encore à son épaule et son manteau était à peine déboutonné.

Elle venait d’arriver depuis moins de cinq minutes.

Et elle avait déjà trouvé quelque chose à critiquer.

— Oui, répondis-je calmement. Cent quarante-sept euros.

Elle secoua le papier devant moi.

— Mais qu’est-ce que tu achètes pour dépenser autant d’argent en nourriture ?!

Je regardai le ticket.

Puis les sacs de courses encore posés près du réfrigérateur.

Nous étions samedi matin.

Javier et moi étions revenus du supermarché une demi-heure plus tôt. Nous avions fait les courses pour toute la semaine : viande, poisson, légumes, fruits, lait, œufs, fromage, café, produits ménagers et quelques autres choses.

Rien d’extraordinaire.

Rien de luxueux.

Mais pour Carmen, apparemment, nous venions de vider les réserves de la Banque de France.

— Des courses, répondis-je.

Elle fronça les sourcils.

— Ne te moque pas de moi, Elena.

— Je ne me moque pas de vous.

Carmen recommença à lire le ticket.

— Deux paquets de saumon…

— Oui.

— Du poulet.

— Oui.

— Du bœuf !

— Toujours oui.

Elle releva brusquement la tête.

— Et du fromage à presque neuf euros !

Je pris tranquillement une gorgée de café.

— Javier aime ce fromage.

Comme s’il avait entendu son nom, mon mari entra dans la cuisine à cet instant.

Il portait deux bouteilles d’eau qu’il venait de récupérer dans la voiture.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Sa mère se tourna immédiatement vers lui.

— Javier, tu sais combien votre petite virée au supermarché vous a coûté ?

Il posa les bouteilles sur le plan de travail.

— Environ cent cinquante euros, je crois.

— Cent quarante-sept euros et trente-deux centimes !

Javier haussa les épaules.

— D’accord.

Cette absence totale de réaction sembla déstabiliser Carmen.

— Comment ça, « d’accord » ?

— Ben… on a fait les courses.

— Mais vous êtes deux !

Je regardai Javier.

Il me regarda.

Puis nous regardâmes tous les deux sa mère.

— Oui, maman, répondit-il. Nous sommes deux.

— Alors pourquoi achetez-vous autant ?

Je faillis rire.

Mais je me retins.

Carmen posa le ticket sur la table et commença à sortir les produits des sacs.

Sans demander la permission, évidemment.

Elle prit un paquet de café.

— Celui-ci coûte beaucoup trop cher.

Puis une bouteille d’huile d’olive.

— Et ça aussi.

Elle sortit ensuite une boîte de tomates cerises.

— Pourquoi acheter celles-là ? Les tomates normales sont moins chères.

Je croisai les bras.

— Parce que j’aime celles-là.

Elle me lança un regard sévère.

— Voilà justement le problème.

— Quel problème ?

— Tu achètes tout ce qui te fait envie sans réfléchir.

Javier soupira.

— Maman…

Mais elle continua.

— Quand j’avais ton âge, je savais gérer un budget.

Je souris légèrement.

Cette phrase revenait régulièrement.

Quand Carmen avait mon âge, selon ses propres souvenirs, elle savait absolument tout faire mieux que moi.

Elle cuisinait mieux.

Elle nettoyait mieux.

Elle économisait mieux.

Elle élevait mieux les enfants.

Elle organisait mieux une maison.

À l’entendre, elle avait probablement dirigé un foyer avec l’efficacité d’un ministre des Finances.

— Je comparais les prix, poursuivit-elle. Je faisais attention à chaque centime.

— C’est très bien.

— Je n’achetais pas du saumon toutes les semaines.

— Nous non plus.

— Il est pourtant là.

— Parce qu’on va le manger demain.

Carmen soupira comme si j’étais particulièrement lente à comprendre.

— Elena, tu ne vois vraiment pas où est le problème ?

— Non.

Elle désigna le ticket.

— Vous dépensez trop.

Cette fois, je posai ma tasse.

— Nous ?

Elle hésita une fraction de seconde.

— Enfin… surtout toi.

Voilà.

Nous y étions.

Je m’étais demandé combien de temps il lui faudrait avant d’arriver à cette conclusion.

Pas longtemps.

— Pourquoi surtout moi ?

— Parce que c’est toi qui t’occupes des courses.

— Aujourd’hui, Javier était avec moi.

— Oui, mais je connais mon fils.

Je tournai lentement la tête vers Javier.

Il ferma les yeux une seconde.

Il connaissait cette phrase lui aussi.

« Je connais mon fils. »

La phrase préférée de Carmen.

Elle la prononçait chaque fois qu’elle voulait expliquer quelque chose sur Javier que Javier lui-même n’avait jamais dit.

— Mon fils n’a jamais eu besoin de toutes ces choses, continua-t-elle.

Javier ouvrit le réfrigérateur.

— Maman, j’ai besoin de manger.

— Ne fais pas l’idiot.

Il prit une bouteille d’eau.

— Je ne fais pas l’idiot.

Carmen se tourna de nouveau vers moi.

— Je dis simplement qu’il faut savoir économiser.

— Nous économisons.

— Ça ne se voit pas.

Cette remarque me fit sourire.

— Et comment pourriez-vous le savoir ?

Elle resta silencieuse.

— Vous connaissez le montant de notre épargne ?

— Non.

— Nos revenus ?

— Javier m’a déjà parlé de son salaire.

Je regardai immédiatement mon mari.

Il secoua la tête.

— Il y a des années, précisa-t-il.

— Et le mien ? demandai-je.

Carmen pinça les lèvres.

— Ce n’est pas la question.

— Si, justement.

Depuis des années, ma belle-mère avait cette étrange habitude de parler de l’argent de notre couple comme s’il appartenait exclusivement à son fils.

Si nous achetions un nouveau canapé, j’avais « dépensé l’argent de Javier ».

Si nous partions en vacances, j’avais « convaincu Javier de payer un voyage ».

Si je commandais quelque chose pour la maison, c’était encore « l’argent de Javier ».

Le fait que je travaillais à temps plein depuis mes vingt-trois ans semblait n’avoir aucune importance.

— Elena gagne très bien sa vie, intervint Javier.

Carmen fit un petit geste de la main.

— Je n’ai jamais dit le contraire.

— Alors pourquoi tu parles toujours comme si elle vivait à mes crochets ?

— Je n’ai jamais dit ça non plus.

Je levai un sourcil.

— Vous l’avez dit mardi dernier.

Elle se retourna vers moi.

— Quoi ?

— Vous avez dit à Lucía que j’avais des goûts coûteux parce que Javier me laissait trop dépenser.

Un silence tomba dans la cuisine.

Javier regarda sa mère.

— Tu as vraiment dit ça ?

— Oh, pour l’amour du ciel, c’était une plaisanterie !

— Ce n’était pas une plaisanterie, répondis-je.

Carmen posa brutalement le paquet de fromage sur le plan de travail.

— Tu prends toujours tout personnellement.

— Parce que vous parlez personnellement de moi.

— J’essaie seulement de vous aider.

— En inspectant nos tickets de caisse ?

Elle rougit légèrement.

— Le ticket était posé là.

— Dans mon sac.

Nouveau silence.

Javier regarda le sac posé sur une chaise.

Puis sa mère.

— Maman, tu as fouillé dans le sac d’Elena ?

— Fouillé ? Quel grand mot !

— Le ticket était dans mon portefeuille, précisai-je.

Cette fois, même Javier sembla surpris.

— Sérieusement ?

Carmen se raidit.

— Je cherchais un mouchoir.

— Dans mon portefeuille ?

Elle ouvrit la bouche.

Puis la referma.

Je poussai lentement ma chaise et me levai.

Je n’étais même plus en colère.

J’étais surtout fatiguée.

Fatiguée de devoir expliquer pourquoi nous achetions tel fromage.

Pourquoi nous avions choisi tel canapé.

Pourquoi nous étions partis dans tel hôtel.

Pourquoi je portais telle robe.

Pourquoi nous avions changé de voiture.

Pourquoi je dépensais mon propre argent comme je le souhaitais.

— Carmen, dis-je calmement, nos finances ne vous concernent pas.

Son visage changea immédiatement.

— Je suis la mère de Javier.

— Oui.

— J’ai donc le droit de m’inquiéter pour lui.

— Vous pouvez vous inquiéter.

Je montrai mon portefeuille.

— Mais vous n’avez pas le droit de fouiller dans mes affaires.

— Je n’ai rien fouillé !

— Très bien. Alors vous n’avez pas le droit de commenter nos dépenses.

— Donc je dois fermer les yeux pendant que tu gaspilles l’argent de mon fils ?

Cette fois, même Javier posa brusquement sa bouteille.

— Maman.

Mais je levai légèrement la main.

Je voulais répondre moi-même.

— Quel argent de votre fils ?

— Ne joue pas sur les mots.

— Je ne joue pas sur les mots. Je vous pose une question.

Elle désigna les courses.

— Tout ça !

— Nous avons payé moitié-moitié.

Carmen cligna des yeux.

— Quoi ?

— Javier a payé soixante-quatorze euros. J’ai payé le reste.

Javier hocha la tête.

— Exact.

Elle regarda son fils.

— Vous partagez même les courses ?

— Parfois oui, parfois non. Ça dépend.

— Quelle drôle de façon de vivre…

Je laissai échapper un petit rire.

— Vous voyez ? Même quand vous découvrez que ce n’est pas votre fils qui paie tout, vous trouvez encore quelque chose à critiquer.

— Parce que je ne comprends pas pourquoi vous avez besoin de dépenser autant !

Et c’est là que ma patience arriva à sa limite.

Je pris le ticket posé sur la table.

Je le regardai une dernière fois.

Puis je levai les yeux vers Carmen.

— Pourquoi dépenses-tu autant d’argent pour les courses ?! répéta-t-elle avec irritation.

Je souris.

— Parce que votre fils, bizarrement, aime manger tous les jours.

Javier étouffa un rire.

Carmen resta figée.

— Très drôle.

— Je suis sérieuse.

Je commençai à ranger les courses.

— Il mange le matin. Parfois même à midi. Et vous n’allez pas le croire, mais le soir, il recommence.

Javier s’appuya contre le plan de travail, visiblement amusé.

— C’est vrai, maman. J’ai ce défaut depuis l’enfance.

— Javier, ne t’en mêle pas.

— Tu parles de moi depuis dix minutes, répondit-il. Je pense que je peux m’en mêler.

Carmen prit son sac.

— Très bien. Faites ce que vous voulez.

— C’est exactement ce que nous faisons, répondis-je.

Elle me lança un regard blessé.

— Tu n’acceptes jamais aucun conseil.

Je refermai le réfrigérateur.

— Un conseil, c’est quand quelqu’un dit : « Si tu veux, je peux te donner mon avis. »

Je désignai mon portefeuille.

— Fouiller dans mes affaires et ensuite me demander pourquoi je dépense mon argent, ce n’est pas un conseil.

Carmen regarda Javier, probablement en espérant qu’il prenne sa défense.

Il ne le fit pas.

— Maman, Elena a raison.

Ces quatre mots eurent plus d’effet que tout ce que j’avais dit jusque-là.

Carmen resta immobile.

— Bien sûr, murmura-t-elle. Elle a toujours raison.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

— Depuis que vous êtes mariés, tu prends toujours son parti.

Javier soupira.

— Non. Je prends le parti de la personne qui a raison.

— Et évidemment, ce n’est jamais ta mère.

— Aujourd’hui, non.

Le visage de Carmen se ferma.

Elle enfila son manteau sans ajouter un mot.

Puis elle se dirigea vers la porte.

Avant de sortir, elle se retourna.

— Un jour, quand vous aurez vraiment des problèmes d’argent, vous vous souviendrez de ce que je vous ai dit.

Je pris le paquet de fromage à neuf euros et le rangeai dans le réfrigérateur.

— Peut-être.

Puis je refermai la porte.

— Mais jusque-là, on va continuer à nourrir Javier.

Il éclata de rire.

Carmen, beaucoup moins.

La porte d’entrée claqua quelques secondes plus tard.

Javier resta silencieux un moment.

Puis il ouvrit le réfrigérateur.

— Tu sais quoi ?

— Quoi ?

Il sortit le fameux fromage.

— Après tout ça, j’ai faim.

Je le regardai.

— Évidemment.

Il prit deux assiettes.

— Tu en veux ?

— Oui.

Il coupa deux morceaux et m’en tendit un.

Je le goûtai.

Puis je regardai l’étiquette.

— Neuf euros quand même.

Javier hocha gravement la tête.

— Maman avait peut-être raison.

Je lui donnai un petit coup sur l’épaule.

Il se mit à rire.

Et moi aussi.

Parce qu’après des années à essayer de satisfaire tout le monde, j’avais enfin compris quelque chose de très simple :

ce n’était pas à Carmen de décider combien nous devions dépenser, ce que nous devions acheter ou comment nous devions vivre.

Elle pouvait avoir son opinion.

Mais notre maison, notre argent et notre réfrigérateur nous appartenaient.

Et tant que Javier continuerait à avoir cette étrange habitude de manger tous les jours, je continuerais à faire les courses.

Articles connexes

This website uses cookies to improve your experience. We'll assume you're ok with this, but you can opt-out if you wish. Accept Read More