— Tu es en train de laisser mon fils sans un sou ! lança ma belle-mère en frappant la table de la paume. Tu dépenses tout ce qu’il gagne ! Je relevai lentement les yeux. Carmen était assise en face de moi, dans notre cuisine, les bras croisés et l’air si indigné qu’on aurait pu croire qu’elle venait de découvrir une fraude de plusieurs millions.
À côté d’elle se trouvait mon mari, Javier.
Et, comme presque chaque fois que sa mère déclenchait une dispute, il fixait obstinément sa tasse de café.
C’était dimanche. Nous avions invité Carmen à déjeuner parce que Javier répétait depuis plusieurs semaines qu’il voyait à peine sa mère.
J’avais préparé du poulet rôti, des pommes de terre, une salade et une tarte aux pommes. Après le repas, pendant que nous débarrassions la table, Javier mentionna que nous avions enfin acheté une nouvelle machine à laver.
L’ancienne avait presque douze ans et, depuis plusieurs mois, elle faisait un bruit épouvantable pendant l’essorage.
Il n’en fallut pas davantage. — Une nouvelle machine à laver ? demanda Carmen. Combien vous a-t-elle coûté ?
Javier commit l’erreur de répondre. — Sept cent quatre-vingts euros.
Carmen faillit lâcher sa fourchette.
— Sept cent quatre-vingts euros ?!
— Maman, l’ancienne était en panne.
— Pour ce prix-là, vous auriez pu en acheter deux ! Je ne répondis rien.
Je continuai simplement à ramasser les assiettes.
Mais Carmen n’avait pas terminé.
— Évidemment, Elena veut toujours ce qu’il y a de mieux…
Je me tournai vers elle.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Rien.
— Non, Carmen. Dites-le.
Elle haussa les épaules.
— Je dis simplement que depuis que Javier est avec toi, il dépense beaucoup plus d’argent.
Javier releva la tête.
— Maman…
— Quoi ? C’est vrai. Avant, il savait économiser. Maintenant, une machine à laver à presque huit cents euros, un nouveau canapé l’année dernière, les vacances, les restaurants…
Je la regardai, stupéfaite.
— Vous tenez une liste ?
— Je n’ai pas besoin de liste. Ça se voit parfaitement.
— Curieux, parce que vous semblez plutôt bien renseignée sur nos achats.
Carmen ignora ma remarque.

— Mon fils travaille énormément. Je ne trouve pas normal que tout ce qu’il gagne disparaisse comme ça.
Cette fois, je reposai l’assiette que j’avais entre les mains.
— Disparaisse où ?
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
— Non. Expliquez-moi.
Quelques secondes de silence suivirent.
Javier soupira.
— Elena, laisse tomber.
Cela m’agaça encore davantage.
— Non. Je veux l’entendre.
Carmen se pencha vers moi.
— Depuis qu’il est avec toi, Javier n’a plus d’argent pour rien.
Je la fixai.
— Il n’a plus d’argent pour rien ?
— Exactement.
— C’est étrange.
— Qu’est-ce qui est étrange ?
— Que vous sachiez combien d’argent votre fils possède.
Carmen fronça les sourcils.
— Je suis sa mère.
— Et moi, je suis sa femme. Pourtant, je ne compte pas chaque euro qu’il a dans ses poches.
— Ne change pas de sujet !
Sa voix était déjà montée d’un ton.
— Je ne change pas de sujet.
— Bien sûr que si ! Parce que tu sais que j’ai raison. Tu es en train de laisser mon fils sans un sou !
La cuisine devint complètement silencieuse.
Javier ferma les yeux un instant.
— Maman, ça suffit.
Mais Carmen continua.
— Non, ça ne suffit pas ! Il faut bien que quelqu’un lui dise la vérité. Mon fils travaille pour faire vivre cette maison pendant qu’elle achète tout ce qui lui passe par la tête !
Je sentis quelque chose céder en moi.
Pas parce qu’elle venait de m’insulter.
Ce n’était pas la première fois.
Mais parce que cette accusation était particulièrement absurde.
— Vous voulez vraiment parler de la personne qui vit grâce à l’argent de Javier ? demandai-je.
Carmen me lança un regard de défi.
— Bien sûr.
— Parfait.
Je me rassis.
— Alors parlons-en.
Javier me regarda immédiatement.
— Elena…
— Non, Javier. Ta mère veut parler d’argent. Parlons d’argent.
Carmen sourit.
Elle semblait persuadée d’avoir déjà gagné.
— Vas-y.
— La machine à laver, nous l’avons payée tous les deux.
Son sourire s’effaça légèrement.
— C’est ce que tu prétends.
Je la regardai pendant une seconde.
Puis je me levai, allai chercher mon ordinateur portable dans le salon et revins dans la cuisine.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Javier.
— Je mets les choses au clair.
J’ouvris mon application bancaire.
— J’ai versé quatre cents euros pour la machine à laver. Javier a payé le reste.
Je tournai l’écran vers Carmen.
Elle y jeta à peine un coup d’œil.
— Ça ne prouve rien.
— Très bien. Le canapé dont vous venez de parler, c’est moi qui l’ai payé.
— Toi ?
— Oui. Avec mon salaire.
— Bon, mais…
— Les vacances de l’été dernier, nous les avons payées moitié-moitié.
Carmen pinça les lèvres.
— Ce n’est pas de ça qu’on parle.
Je ne pus m’empêcher de rire.
— Il y a trente secondes, c’était exactement de ça qu’on parlait.
Javier remua nerveusement sur sa chaise.
— Ça suffit, les filles.
Nous le regardâmes toutes les deux.
— Nous ne sommes pas « les filles », Javier, dis-je. Ta mère vient de m’accuser de vivre à tes crochets.
Carmen souffla avec mépris.
— Parce que c’est l’impression que ça donne.
— Alors peut-être devrions-nous aussi parler de l’impression que ça donne de mon côté.
Son expression changea.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Je refermai l’ordinateur.
Je n’avais plus besoin d’écran.
— Je veux dire qu’au cours des huit derniers mois, Javier a payé quatre fois votre facture d’électricité.
Carmen se figea.
Javier me regarda.
— Elena…
— Il a également payé la réparation de votre voiture.
— Parce que c’est mon fils ! répondit immédiatement Carmen.
— Exactement. Et ça ne me pose aucun problème.
— Alors pourquoi tu en parles ?
— Parce que, vous, ça vous pose un problème quand il dépense de l’argent pour notre maison.
Carmen ouvrit la bouche, mais je poursuivis.
— En février, vous aviez besoin de trois cents euros pour réparer votre voiture. En avril, deux cents euros pour une facture. En juin, Javier a payé votre assurance. Et le mois dernier, il vous a donné de l’argent pour remplacer votre réfrigérateur.
— Ce sont des affaires de famille !
— Et notre machine à laver, c’est quoi ? Une affaire internationale ?
Javier se couvrit le visage d’une main.
Carmen devint rouge.
— Ne compare pas ! Je suis sa mère.
— Et ici, c’est chez lui.
— C’est moi qui l’ai élevé !
— Et maintenant, il a trente-huit ans.
— Quelle insolence !
— Je suis insolente parce que je dis la vérité ?
Carmen se leva brusquement.
— Mon fils m’a toujours aidée !
— Et il peut continuer à vous aider.
— Je n’ai pas besoin de ta permission !
— Je n’ai jamais dit le contraire.
— Alors tais-toi.
Je la fixai.
Cette fois, elle était allée trop loin.
— Ne me dites pas de me taire chez moi.
— Alors arrête de te mettre entre mon fils et moi !
Je laissai échapper un rire, même si la situation n’avait plus rien de drôle.
— Carmen, vous êtes assise dans ma cuisine en train de m’accuser de dépenser l’argent de mon mari parce que nous avons acheté une machine à laver pour notre propre maison.
— Parce que depuis qu’il t’a rencontrée, il ne fait que dépenser !
C’est alors que je répondis enfin ce que je retenais depuis plusieurs minutes.
— Vous vous êtes accrochée à son portefeuille bien avant moi, et c’est justement pour ça que vous êtes tellement en colère !
Carmen ouvrit de grands yeux.
Javier releva brusquement la tête.
— Elena…
— Non. Ça suffit.
Carmen semblait incapable de croire ce qu’elle venait d’entendre.
— Comment oses-tu ?
— J’ose parce que cela fait des années que je vous entends commenter combien nous dépensons, ce que nous achetons, où nous partons en vacances et combien Javier devrait économiser.
— Je m’inquiète simplement pour mon fils !
— Alors inquiétez-vous aussi lorsqu’il paie vos factures.
— Je ne l’oblige jamais à le faire !
— Moi non plus.
Silence.
Cette fois, personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Finalement, Javier repoussa sa tasse.
— Maman, Elena a raison sur un point.
Carmen se tourna vers lui.
— Sur un point ?
— Oui. Tu ne peux pas critiquer nos achats tout en acceptant régulièrement mon argent.
— Maintenant, toi aussi, tu es contre moi ?
— Je ne suis contre personne.
— Bien sûr que si !
— Maman, je t’ai aidée parce que je le voulais. Mais Elena ne m’a jamais interdit de le faire. Pas une seule fois.
Carmen me lança un regard noir.
— Je suis sûre qu’elle te le reproche quand je ne suis pas là.
Javier secoua la tête.
— Jamais.
Cette réponse sembla la toucher davantage que tout ce que j’avais pu dire.
— Donc maintenant, c’est moi le problème.
— Le problème, répondit calmement Javier, c’est que tu donnes ton avis sur notre argent sans savoir comment nous organisons nos finances.
Carmen attrapa son sac posé sur la chaise.
— Très bien. J’ai compris.
— Maman…
— Non. Ne t’inquiète pas. Je ne poserai plus jamais de questions.
Je savais parfaitement que ce n’était pas vrai.
Carmen arriva jusqu’à la porte de la cuisine, mais avant de sortir, elle se retourna vers moi.
— J’espère que tu es contente.
— Pas particulièrement.
— Tu as réussi à monter mon fils contre sa propre mère.
Cette fois, Javier répondit avant moi.
— Maman, personne ne m’a monté contre toi. Je te demande simplement d’arrêter d’accuser ma femme de choses qui ne sont pas vraies.
Carmen resta silencieuse.
Elle enfila son manteau et quitta l’appartement en claquant la porte.
Pendant quelques secondes, Javier et moi restâmes dans la cuisine sans parler.
Puis il me regarda.
— Le coup du « vous vous êtes accrochée à mon portefeuille » était peut-être un peu fort.
Je croisai les bras.
— C’était faux ?
Javier ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Ensuite, il regarda la porte par laquelle sa mère venait de partir.
— Pour ma propre sécurité, je préfère garder le silence.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
Mais quelques minutes plus tard, alors que nous commencions à débarrasser la table, Javier sortit son téléphone.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Quelque chose que j’aurais dû faire depuis longtemps.
— Quoi donc ?
Il ouvrit son application bancaire.
— Je vais séparer l’aide que je donne à maman de nos dépenses familiales. Une somme fixe chaque mois. Si elle a besoin de davantage, on en parlera d’abord.
Je le regardai, surprise.
— Je ne t’ai jamais demandé de faire ça.
— Je sais.
Il rangea son téléphone.
— C’est justement pour ça que j’aurais dû le faire de moi-même.
Et pour la première fois depuis longtemps, je compris que cette dispute n’avait peut-être pas été totalement inutile.
Parce que le véritable problème n’avait jamais été la machine à laver à sept cent quatre-vingts euros.
Ni le canapé.
Ni les vacances.
Le problème, c’était que Carmen trouvait parfaitement normal de compter l’argent de son fils tout en exigeant que personne ne compte celui qu’il dépensait pour elle.
Et cet après-midi-là, pour la première fois, quelqu’un avait enfin mis les comptes sur la table.